L’étranger en moi, projection publique

L'étranger en moi

Image du film l'étranger en moi

L’étranger en moi

Synopsis

Lorsque Rebecca donne naissance à un petit garçon en parfaite santé, son bonheur et celui de son ami, Julian, semblent complets. Mais la jeune femme ne ressent pas l’amour maternel inconditionnel qu’elle était censée éprouver. Ne sachant pas vers qui se tourner, elle désespère d’autant plus que son propre bébé est pour elle un parfait étranger. À chaque jour qui passe, son incapacité à s’occuper de son enfant devient de plus en plus évidente…

Titre original : Das Fremde in mir
Durée : 99 min
Réalisation : Emily Atef
Casting : Susanne Wolff, Johann von Bülow, Maren Kroymann, Hans Diehl, Judith Engel

Le film a été projeté le 17 mars à 20h30, au Cinéma VOX, place de l’Horloge.
Projection suivie par un débat avec la réalisatrice, Emily Atef et Claude Brasseur

Ci-dessous quelques critiques du film…

Nicolas Journet Critikat, sur http://www.critikat.com

L’Étranger en moi aura pris son temps. Deux ans après avoir été sélectionné à la Semaine de la critique, le voici enfin en salles. Typique de la nouvelle vague allemande, sur la forme (lumière naturelle) comme sur le fond (défense farouche du vivre ensemble), le deuxième long métrage d’Emily Atef est un joli petit film d’amour et de rédemption.
L’Étranger en moi commence de manière frontale. En deux ou trois séquences, le décor est planté.
Rebecca aime Julian. Ils attendent un bébé. Le couple semble idéal, mais l’on sent poindre quelques tensions. Ce n’est pas leur amour qui est en cause, mais le fruit qui va en naître. Plus la date de
l’accouchement approche, plus Rebecca s’enfonce à l’intérieur d’elle-même, cherche à fuir le monde, déprime.
L’arrivée de l’enfant ne change rien à l’affaire. Bien au contraire, Rebecca doit se rendre à l’évidence : elle n’a aucun sentiment pour ce bébé qui est pourtant le sien. Elle ne ressent pas cette vague d’amour incroyable décrite à la télévision ou dans les magazines. Elle se croit mauvaise mère, inapte à jouer ce rôle, en vient à reprocher à Julian cette naissance, ne supporte plus ce qui lui apparaît désormais comme un fardeau.
Alors, se sentant seule, désarmée, Rebecca commence à dériver. Elle renonce à allaiter son fils, ne supporte plus ses cris, détourne même le transat pour ne plus voir son visage. Son entourage ne perçoit rien de son désespoir, alors son comportement empire, dérape. Lors d’un bain, elle semble avoir envie de noyer son bébé (scène terrible), et finit un jour par monter dans un tram en oubliant la poussette sur le quai.
Cette première partie du film est insoutenable. La mise en scène d’Emily Atef souligne avec maîtrise le contraste entre la fragilité du bébé, sans défense, incapable d’assurer seul sa survie, et les noires
intentions de celle censée devoir le protéger en premier chef, celle qui l’a mise au monde.
À tout moment, le drame paraît possible, et le spectateur vit une vingtaine de minutes d’angoisse pure.
Le titre revient en mémoire, son côté film fantastique à la Cronenberg, assez proche aussi du sanglant.
À l’intérieur de Julien Maury et Alexandre Bustillo, qui fait donc craindre qu’au détour d’une séquence le film ne bascule dans l’horreur.
Le montage non linéaire participe à accentuer le malaise. Des inserts d’une fugue de Rebecca en forêt distordent le temps de la narration au point que l’on ne sait plus si cette escapade est intervenue avant ou après la naissance. Subtil effet de ricochet : l’on vient même à douter que ce bébé soit vraiment né, que nous ne soyons plongés dans les délires d’une Rebecca devenue folle.
Passé ce moment difficile, qui aurait été proprement intenable sur la durée entière du film, Emily Atef amorce un tournant surprenant. Dans sa deuxième partie, L’Étranger en moi s’engage dans un champ finalement peu traité – car il est vrai souvent porté vers le pathos le plus mièvre : le film de reconstruction.
Il n’y a rien de religieux dans le parcours de Rebecca. Sa marche vers la rédemption est une voie très « État-providence » où la société vient en aide à l’individu. Un psychanalyste aide Rebecca, la met face à elle-même, mais ne cherche pas à la guérir. Sa famille fait ce qu’elle peut : la mère de Rebecca est présente, bien qu’elle vive au Canada, et un oncle l’héberge chez lui.
Tout n’est pas rose pour autant. La belle-famille tente de mettre la jeune mère à l’écart. Elise, la belle-sœur, projette sur le bébé de Rebecca son désir d’enfant et se voit comme sa nouvelle mère.
Le beau-père rejette Rebecca, comme un corps étranger, un virus qu’il faudrait éradiquer, car porteur de discorde et de souffrance. Mais ne font-ils pas en somme que protéger le mari ?
C’est en cela que les structures étatiques sont précieuses. Une éducatrice restaure les liens distendus entre Rebecca et son bébé. Pas de jugement moral de sa part, pas de condamnation de la jeune femme en difficulté, ni de son mari d’ailleurs, mais de l’empathie sincère, amplifiée par le fait que cette femme a également souffert d’une dépression postpartum.
Même la police n’est pas inutile. Elle fait fonction de tampon social. Quand Rebecca oublie la poussette, un passant appelle les forces de l’ordre, pour être rassuré dit-il. La séquence est violente.
Rebecca semble passer en procès public. Mais cette intrusion va éviter qu’un drame ne survienne et offrir une porte de sortie psychique à Rebecca.
Plus tard, quand Julian croit que Rebecca a disparu avec le bébé alors qu’elle est seulement partie avec lui au parc, là aussi la police est présente, dans leur salon – donc dans l’intime – et fait office de
troisième homme, d’arbitre impartial entre les deux réalités qui s’affrontent alors, la peur de Julian au vu du passé récent et la vexation de Rebecca qui ne pensait pas à mal.

L’Étranger en moi fonctionne donc en complète opposition par rapport, par exemple, au récent Des filles en noir. Contrairement à Jean-Paul Civeyrac, Emily Atef ne croit pas à l’inefficacité intrinsèque des institutions ou au mur d’incompréhension entre les êtres. Pour preuve, après un long chemin, le mari (personnage bien dessiné) finira par se ressaisir et revenir vers celle qu’il aime.
Très belle scène finale où une famille se recompose devant nos yeux embués, une famille différente de celle très normée qu’envisageaient au départ les protagonistes, mais plus belle car construite dans la difficulté. Pour reprendre la belle allégorie du film, qui lui donne d’ailleurs ses meilleurs plans plastiquement parlant, des fleurs fanent pendant que d’autres s’épanouissent.

Mathilde Blottière, sur Télérama, Samedi 20 novembre 2010

Qui a dit que la naissance d’un enfant est le plus beau jour de la vie d’une femme ? Enceinte, Rebecca se réjouissait de l’arrivée du bébé. Une fois mère, elle ne ressent aucune affection pour ce nourrisson dont elle ne sait pas s’occuper. Il l’ennuie, la gêne… Toucher au mythe de la maternité épanouissante, c’est comme remettre en cause ses propres origines. Pour avoir osé s’attaquer au prétendu « instinct maternel », Simone de Beauvoir avait reçu, en son temps, des tombereaux d’insultes. En abordant la dépression postnatale, une maladie hormonale fréquente et pourtant méconnue, la réalisatrice allemande Emily Atef dérange nos certitudes et dénonce la pression sociale qui pèse sur les jeunes mères aujourd’hui.
Ce sujet de film-dossier, la cinéaste le traite à la manière de la nouvelle vague allemande : registre intimiste, style sobre et épuré, peu de dialogues. On est à la lisière du fantastique : plus rien ne paraît aller de soi, ni la tendre extase de la tante au-dessus du berceau, ni l’aisance du mari à s’organiser pour le confort de sa famille. D’abord perplexe face au comportement de la jeune femme, l’entourage devient méfiant, puis carrément hostile. Voir cette scène terrible où Rebecca se retrouve obligée de justifier son identité pour récupérer son bébé… oublié à un arrêt de bus.
Actrice de théâtre, Susanne Wolff habite intensément ce personnage à la dérive : à fleur de nerfs et de peau, elle passe, en un geste, de la vulnérabilité à la violence. La dépression post-partum peut toucher toutes les femmes – Emily Atef tient à faire passer le message -, mais pour peu qu’on la soigne, on en guérit. La plus belle scène du film se déroule d’ailleurs chez une thérapeute : celle-ci masse la mère qui reproduit sur son bébé les mouvements dont elle est train de ressentir la douceur.

Critique Cinéma Utopia (Avignon)

La belle Rebecca est béate devant son ventre rond, fruit de son histoire d’amour avec son Julian de mari, et tous les deux attendent, ravis, comme des millions de jeunes couples dans le monde, ce premier enfant merveilleux qui va enrichir encore leur relation, la prolonger pour le pire et le meilleur…
Mais quand le lardon se retrouve hors d’elle, Rebecca en est toute désorientée, le regarde comme une chose étrangère, et s’étonne de ne pas arriver à kiffer son odeur, à ne pas s’esbaudir de ses jolis cacas, s’irrite de ses cris. Est-il possible qu’une mère n’éprouve pas d’emblée un amour frénétique pour cette petite chose braillarde devenue le centre de l’univers autour duquel famille, amis et astres du cosmos semblent s’être mis à tourner en bêti!ant ? Monte alors du plus profond d’elle ce doute affreux : serait-elle une mauvaise mère, anomalie de la nature, chose inacceptable par toute société normalement constituée ?
Son Julian ne comprend pas, ses copains s’étonnent de son indifférence : ne devrait-elle pas être au comble de la félicité, comblée de chez comblée ? « Oh ! l’amour d’une mère, amour que nul n’oublie, pain merveilleux qu’un dieu partage et multiplie… » roucoulait le poète !
Alors que Julian part travailler et qu’elle se retrouve en tête à tête avec l’enfant pendant de longues heures, chaque jour qui passe le lui rend plus insupportable. Elle n’a pas envie de le toucher, pas envie de l’embrasser, pas envie de Le torcher… et bien entendu le bébé n’en braille que plus fort. A qui en parler ? Comment en parler ? Comment avouer cette chose horrible ? Qui pourrait admettre qu’elle n’éprouve aucun sentiment pour son fils ? Peu à peu Rebecca s’enlise dans son silence et, réalisant qu’elle est en train de devenir un danger pour son fis, s’enfuit comme le petit chaperon rouge à travers la forêt… Alors que tous la rejettent comme une foldingue, des gens qui en ont vu d’autres et qui sont là pour ça vont lui parler, dédramatiser, l’aider à parler elle-même de cette chose qui lui fait peur… l’aider à reprendre la main et à dépasser ses angoisses. Pas si grave cette réaction de rejet : après tout, peut-être ne nait-on pas mère mais le devient-on.
Peut-être qu’il y faut du temps, et que les autres participent un peu. Son entourage, aux yeux duquel elle n’était devenue, une fois accouchée, qu’une chose secondaire, qui s’est mis brutalement à attendre d’elle qu’elle rentre dans un moule qui ne lui ressemble pas, n’a-t-il une part de responsabilité dans son intense désarroi ?
Son mari, par exemple : comment avait-elle pu lui échapper, l’énormité de cette révolution brutale qui bouleversait le corps, le cœur et les hormones de sa bien-aimée ? Comment avait-il pu ne pas voir qu’une chose aussi perturbante ne pouvait se contenter d’un bisou rapide en partant au travail comme si de rien n’était ?
Au fur et à mesure que le carcan de la culpabilité se desserre, qu’elle commence à se laisser aller à respirer, à parler, il va apparaître à Rebecca qu’après tout, il y a de multiples façons d’être mère, qu’elle n’est pas pire qu’une autre, pourvu qu’on lui laisse exprimer sa nature sans la forcer à se plier à une norme faite d’a priori contraignants et figés…